La planche de salut

Voilà des mois que j’ai délaissé ce blog. Volontairement, en toute connaissance de causes. C’est que voyez-vous, je me fatiguais toute seule à n’avoir que des envies noires, en terme d’écriture, rassurez-vous tout de même, je n’en étais pas à planifier de me pendre à un cocotier par la ficelle du bikini. Mais comme je suis le genre de fille qui assume plutôt les décisions qu’elle prend dans sa vie, les lumineuses comme les bien pourries, c’eût été un peu facile facile de transformer ce blog en bureau des plaintes et vous auriez fini par rapidement vous lasser (Si, si! ).

Mais j’y vois désormais plus clair dans le magma de mes idées sombres. Santa Catalina, comme nous en dissertions avec une sympathique cliente de la même obédience féministe que moi ( puisqu’il semblerait que ce soit devenu une secte honteuse, trolls & haters passez votre chemin), n’est pas exactement l’endroit le plus émancipateur qui soit quand on est une femme de 38 ans, indépendante, plutôt libertaire, allergique à l’intendance ( ménagère et administrative) et de facto sans enfant. Alors j’entends déjà les âmes chagrines murmurer: “mais tu t’attendais à quoi?”. Et bien, franchement, à rien! Vraiment, je le jure votre honneur. Je n’ai pas fuit la Suisse, ni la société occidentale, ni une situation professionnelle insupportable, ni une vie sociale désertique! J’étais indépendante, sans chef, sans horaire, donc j’avais déjà résolu depuis un moment les deux trucs qui plombaient mon existence. Et en plus j’avais un vélo électrique, un truc si t’es pas lausannoise, tu peux pas comprendre le bonheur extatique que cela procure! Donc pas d’attentes particulières, j’allais très bien, mais plutôt un élan qui m’animait. Une envie de vivre ailleurs, peut-être de vivre plus fort, d’être bousculée, d’ajouter de l’expérience statique à mon goût prononcé pour les errances géographiques (c’est un peu mes « forêts de Sibérie », sans le froid, les russes et la vodka, ouais bref ça n’a rien à voir, mais j’aime bien convoquer Sylvain Tesson de temps à autre (je suis amoureuse de son cerveau), notamment quand des relents de misanthropie m’envahissent.) Il s’agissait surtout d’explorer les confins de ma zone de confort, histoire de sentir la vie palpiter comme les tempes d’un migraineux. Mission accomplie.

Gérer les dysfonctionnements des pays en voie de développement (les incessantes coupures d’électricité, la lourdeur et les absurdités bureaucratiques), faire le constat que non, on ne va à priori pas devenir amis avec les gens qui sont nés ici, dans ce bled de 400 âmes, au milieu d’un néant éducatif et culturel (ouais j’ai mal à ma gauche, à ma solidarité et mon angélisme, mais non, je vous assure, c’est au pragmatisme qu’il faut se vouer ici, de toute façon, eux ont encore moins envie que nous de devenir nos amis) à 2 heures de route de la première immonde agglomération commerciale ville. Constater que beaucoup d’expats vivant ici ont fuit, « quelque chose » et on ne sait pas toujours quoi. C’est d’ailleurs sûrement mieux ainsi, les histoires des uns et des autres ont tendance à ressembler à des façades de cinéma muet (du coup mon inclinaison naturelle pour les fantasmes romanesques est nourrie à souhait), et beaucoup d’entre eux s’y retrouvent finalement coincés par impossibilité financière, morale, voir pénale (certes je n’ai aucune preuve ce que j’avance) de partir. Enfin griller des toasts, même en se prenant un peu pour une candidate de Top Chef, c’est pas exactement l’idée que je me fais de la liberté et l’épanouissement. Pour moi gérer un hostal est un moyen, en aucun cas une fin. Ajouter à cela la structure géographique même de Santa Catalina, une seule route, qui s’arrête nette dans le Pacifique , et j’ai fini par me sentir carrément dans Prison Break, avec une seule idée en tête, me tatouer un plan d’évasion sur les fesses.

Et vous qui me suivez dans les sphères merveilleuses des réseaux sociaux, vous me voyez venir… non? Si l’on ne peut pas s’évader côté terre, il reste quoi? Bah oui, la mer!

Alors autant jouer carte sur table, avant de venir ici, avant d’essayer lamentablement de m’extraire de la gravité sur une planche bancale, avant d’avaler des hectolitres de sel et de sable par tous les trous et interstices possibles, même les plus insoupçonnés, le surf je m’en contrebalançais autant que la NRA des ados dérouillés. C’est malheureux, mais c’est vrai! J’ai même du faire preuve d’un peu de mépris, tout du moins de sarcasmes (pardon, pardon) : encore un sport de glisse où l’on ne cherche que l’adrénaline, et si on est une fille, en plus, on la cherche en string, et on se la pête grave, tous genres confondus.

Bref, j’étais ignorante, probablement envieuse et un peu revêche parce que cela semblait TOTALEMENT inaccessible pour la nulle à chier en sport que j’étais. Gamine, l’allure maigrichonne et inesthétique (mon p’tit surnom amical c’était Tchernobyl, était-ce de ma faute à moi si je portais des bagues, une coupe mulet et un mono sourcil… hum?), à la gym, on me choisissait toujours après le petit Pedro (qui ne parlait pas français, qui bavait et qui avait un gros ventre qui dégoulinait de son short (quelqu’un a-t-il des nouvelles du p’tit Pedro?)), dernière des dernières quand il s’agissait de former une équipe. Et encore c’est bien parce qu’on avait pas le choix parce que si on me prenait pas, on se faisait engueuler par le prof de sport. Pour la confiance et l’estime de soi, on repassera. Et puis à 13 ans, comme j’avais la colonne vertébrale qui partait aux fraises (gâtée par la nature, je vous le concède) , on m’a ouvert le dos, on y a placé deux tiges métalliques d’une quarantaine de centimètres, je suis redevenue à peu près droite, un peu moins bancale, et j’ai gagné 5 cm en 7 heures de bloc (les tiges sont toujours là à ce jour et je ne sonne pas dans les aéroports, merci de ne pas avoir posé la question). Et j’ai commencé à régresser dans le seul sport pour lequel j’avais un tant soit peu de talent, le ski. Fallait pas tomber, aller doucement, ne plus s’aventurer dans les champs de bosses ( c’était très à la mode dans les années 80-90, on les dévalait en combi fluo, les skis hyper serrés, je suis vraiment vieille). Bref, du coup autant arrêter, le centre de gravité s’était déplacé, la peur était là, c’était trop tard. J’ai eu une dispense de sport pour le reste de ma scolarité, j’en étais très fière. Et puis j’ai rien fait pendant plus de vingt ans, ce qui faisait de moi une sympathique grande fille toute molle (ndlr. Le Chameau sauvage, Philippe Janeada) avec qui on aime bien boire des coups jusqu’au bout de la nuit, mais pas tellement se lancer dans des défis outdoor.

Bref, j’ai remis un orteil dans le sport au début de la trentaine, parce que j’en avais marre d’être toute molle, et que j’aimais bien marcher à la montagne, -je suis contemplative-, mais je frôlais la crise cardiaque à chaque pas. Mon genre, c’était donc le sport extrême de vieux. Youpie, estime de soi, rebelote! Il y a eu le yoga ensuite, il y a toujours, mais sachant que mon dos de Robocop me permet à peine de réaliser 50% des postures ( et qu’il y a toujours un con de prof qui te croit à moitié, pour te dire, ah, mais t’as qu’à refaire celle d’avant. Merci je me sens pas du tout l’handicapée du cours comme ça) , je finis toujours par revenir au constat suivant: c’est cool mais je pourrais jamais progresser pour cause structurelle, de toute façon je suis nulle en sport!

Et puis voilà, Santa Catalina, l’ennui, la prison, l’arrivée de ma copine surfeuse Célia pour 10 jours… Je me suis dit pourquoi pas… après tout, je n’ai rien à perdre, j’ai aussi le droit d’être nulle en surf! J’ai loué ma petite planche. Je me suis mise à l’eau, et là, j’ai galèré: j’avais peur des vagues qui déferlaient, terrorisée de passer dessous sans savoir quoi faire de ma planche. Pendant 1h30, j’ai essayé, vainement de poser ne serait ce qu’un p… de pied sur cette foutue planche, enchaînant les tasses et les chutes spectaculaires (en vrai, elle étaient sans doute juste pitoyables) au milieu des petits strings qui assurent dans des vagues énormes (1 mètre quoi, mais dans l’eau on dirait des immeubles) et de musculeux locaux qui te frôlent avec leur planche, juste pour te faire chier, et te signifier comme si tu le ne savais pas déjà, à quel point tu n’es rien qu’un pauvre mollusque à la dérive, d’ailleurs il pourrait très bien te scalper avec leurs ailerons, mais enfin tout de même ce ne sont pas des assassins.

J’avais les genoux en sang, j’étais lessivée au propre comme au figuré et je me sentais étrangement complète, lavée, sereine. Alors , sans savoir vraiment pourquoi, sans intellectualiser, j’ai recommencé. Et j’ai posé une plante de pied sur la planche puis les deux. Célia est arrivée avec son enthousiasme communicatif, puis Tania et sa détermination sans faille nous a rejoint. On s’est encouragée, soutenues, réjouies des avancées des unes et des autres, un gang de filles, du women empowerment puissance 1000. J’ai eu pour la première fois l’impression d’être en vacances ici. Chaque jour des progrès minimes, mais des progrès quand même. Un jour tu te lèves tel le messie sur ton surf et tu tiens une seconde. Puis deux. Puis tu glisses 5 secondes, et tu arrives même à tenir jusqu’à la plage sans tomber. Et puis, tu réalises que les vagues (les mousses soyons honnêtes) que tu attrapes sont plus fréquentes que celles que tu rates. Plus tu y retournes, plus tu aimes, plus tu te sens bien, plus tu comprends le rythme de l’océan, plus tu vis le moment présent, plus tu es fière et forte. Parce que vraiment c’est dur d’apprendre à surfer. Pas seulement quand on est nulle et qu’on a presque 40 ans. En fait, c’est dur pour tout le monde. Et ça fait appel à beaucoup de ressources aussi bien physiques que mentales: la perseverance, le courage, la capacité d’abandon, la compréhension de l’océan, la confiance en soi, la patience.

Pour la première fois de ma vie je ne me sens pas limitée par mon dos ou ma force physique. Je ne me sens même pas si nulle que ça en fait. J’ai trouvé mon espace de liberté. Un espace à conquérir. Du coup, je me suis fixé un objectif, un vrai, un ambitieux. Je veux surfer sur une longboard, pas en faisant semblant ou à moitié mais en maîtrisant vraiment!

J’assume même le désir de vouloir ressembler aux meufs qui se la racontent dans cette vidéo. Et la quête de l’adrénaline n’est pas la mienne, pas ma came, chercher toujours plus gros, toujours plus dangereux, je le laisse aux aficionados, il y en a bien assez. Je reste, et je serais toujours une trouillarde précautionneuse. En revanche glisser en douceur sur de petites vagues avec style et plaisir (la marge de progression est encore abyssale) je dis oui, oui, oui (bref j’ai trouvé un truc de hipster à faire sur l’eau) !

Et j’ai résolu, au moins partiellement, une des équations qui me préoccupait depuis des mois. Non, je ne me vois pas vivre longtemps à Santa Catalina, en revanche, je crois bien que je ne pourrais plus me passer de l’océan… qui a l’avantage d’être vaste et ses rivages innombrables.

À suivre….

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